Pourquoi le granit reprend du terrain dans les cuisines du Grand Montréal

By: thomas

Le quartz a dominé les cuisines québécoises pendant près de quinze ans. Entre 2010 et 2022, la plupart des rénovations à Laval, sur la Rive-Nord et dans l’est de Montréal se terminaient par l’installation d’un comptoir en quartz blanc veiné, inspiré de la pierre de Carrare. Les fabricants locaux commandaient moins de dalles de granit. Les salles de montre ont rétréci leurs sections de pierre naturelle. Les grandes marques comme Caesarstone, Silestone et Cambria ont pris toute la place dans les conversations entre entrepreneurs et propriétaires. Puis, quelque chose a changé.

Depuis environ deux ans, les devis que reçoivent les ateliers de fabrication du Grand Montréal montrent un basculement discret mais réel vers le granit. Pas un retour en force, pas une mode de Pinterest, mais une demande qui se répète assez pour être remarquée par ceux qui prennent les mesures et coupent les dalles chaque semaine.

Un marché qui s’était détourné du granit

La raison pour laquelle le quartz a pris tant de place est simple. Les grandes marques ont poussé fort sur le marketing, ont proposé des finis présentés comme sans entretien, et ont offert aux entrepreneurs en rénovation un produit prévisible. Une dalle de quartz est identique à la suivante. Le client voit un échantillon de 15 centimètres, il reçoit ce qu’il a vu à grande échelle.

Le granit ne fonctionne pas comme ça. Chaque dalle est unique. Les veinures changent d’un bloc à l’autre, même dans un lot provenant de la même carrière brésilienne ou italienne. Pour un entrepreneur pressé, c’était un inconvénient. Pour un propriétaire qui voulait le comptoir « exactement comme sur la photo », c’était une source de déception potentielle.

Mais trois choses ont fait évoluer cette dynamique. D’abord, la saturation visuelle du quartz blanc : les acheteurs qui visitent vingt maisons en ventes ouvertes constatent que toutes les cuisines se ressemblent. Ensuite, la découverte par plusieurs propriétaires que leur comptoir en quartz a jauni près d’une fenêtre exposée sud, ou que les résines ont cédé sous un plat chaud oublié. Et finalement, le coût : l’écart de prix entre un granit d’entrée de gamme et un quartz de marque reconnue s’est resserré au point de devenir un faux argument.

Ce que change un fabricant local par rapport à un importateur

Quand un propriétaire de Laval magasine un comptoir en granit, il tombe rapidement sur deux types d’entreprises. Celles qui achètent des dalles coupées en Asie ou en Europe de l’Est et les revendent déjà dimensionnées. Et celles qui possèdent une usine, des scies à pont, des polisseuses à commande numérique, et qui transforment la dalle brute à partir de zéro.

La différence ne se voit pas dans le prix final. Elle se voit dans ce qui arrive quand quelque chose tourne mal. Une dalle avec une fissure interne qui se révèle pendant la coupe. Un évier sous-comptoir dont les dimensions ne correspondent plus après que le client a changé d’idée sur son robinet. Un angle qui doit être repris parce que l’armoire n’était pas de niveau. Un vrai fabricant de comptoirs en granit à Laval absorbe ces imprévus dans son atelier, sans délais de deux mois pour faire revenir une pièce depuis la Pologne ou la Chine.

Cette capacité de production locale a aussi un lien direct avec la conformité réglementaire. Les entreprises inscrites à la Régie du bâtiment du Québec qui fabriquent sur place doivent respecter des normes de santé-sécurité pour leurs employés, notamment concernant la silice cristalline, un enjeu majeur dans l’industrie de la pierre depuis que la CNESST a resserré ses directives. Acheter d’un atelier local, c’est presque toujours acheter d’une entreprise qui opère à l’intérieur de ce cadre plutôt qu’en marge. Ce n’est pas un argument marketing, c’est un élément de due diligence que peu de propriétaires pensent à vérifier.

Les demandes qui reviennent dans les devis actuels

Plusieurs tendances précises ressortent dans les devis produits en 2025 et 2026. La première : les finis adoucis, mats ou cuir (leathered) prennent de la place face au poli brillant classique. Un granit noir à fini cuir absorbe la lumière différemment et cache les traces de doigts. C’est devenu la demande la plus fréquente pour les îlots de cuisine.

Deuxième tendance, plus marquée : les comptoirs extérieurs. Les cuisines d’été, les bars de patio et les surfaces de BBQ intégré se multiplient dans les projets d’aménagement paysager à Rosemère, Blainville, Mirabel et dans l’est de l’île. Et là, le granit a un avantage technique net sur le quartz : les résines qui lient le quartz réagissent aux rayons UV et jaunissent au fil des étés québécois. Le granit, lui, sort de terre et retourne à la lumière sans problème particulier, même après plusieurs cycles gel-dégel successifs.

Troisième tendance, moins visible mais significative : le retour des granits à motifs prononcés. Pendant des années, les clients cherchaient le granit « le plus neutre possible », quelque chose qui ressemblait presque à du quartz. Ça change. Les Blue Bahia, les Verde Ubatuba, les granits à grandes veines dorées reviennent dans les choix, en particulier pour les îlots accent qui contrastent avec des armoires sobres.

Ce que cela signifie pour l’acheteur en 2026

Un propriétaire qui planifie sa rénovation de cuisine cette année devrait aborder le choix du comptoir autrement qu’il y a cinq ans. Les arguments automatiques en faveur du quartz ne tiennent plus tout à fait. « C’est plus moderne » : discutable quand toutes les revues de design pointent vers la pierre naturelle. « C’est sans entretien » : faux, le quartz tache et jaunit. « C’est ce qui se vend » : c’était vrai en 2018, beaucoup moins aujourd’hui. Le granit de qualité, scellé correctement tous les 18 mois, demande en pratique moins d’attention qu’un quartz exposé au soleil direct ou à des contenants bouillants.

La vraie question à poser en salle de montre n’est pas « granit ou quartz ». C’est : qui fabrique ce comptoir, d’où vient la dalle, et qu’arrive-t-il dans six mois si un problème apparaît. L’APCHQ rappelle régulièrement que les litiges les plus coûteux en rénovation viennent rarement du choix du matériau, mais presque toujours du choix du fournisseur.

Le marché du comptoir en granit dans le Grand Montréal retrouve une maturité qu’il avait perdue. Les acheteurs redeviennent curieux, les fabricants rouvrent leurs inventaires, et la pierre naturelle retrouve sa place dans des cuisines qui, il y a peu, l’auraient écartée sans même la considérer. Pour ceux qui entament un projet cette année, c’est probablement le meilleur moment depuis 2015 pour regarder sérieusement de ce côté.